Sans Détour

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Comment devient-on martyr ?

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Le mot a fait surface à la faveur de l’insurrection des 30 et 31 octobre. Avant on parlait plutôt de héros nationaux et pour eux, après la journée du pardon, du 30 mars 2001, Blaise Compaoré avait érigé un monument. Depuis l’insurrection, les suppliciés sont devenus des martyrs. Le sont-ils vraiment ?

C’est précisément le 21 novembre 2014, quand Michel Kafando a pris ses charges de chef d’Etat que la notion de martyr a pris une signification plus prosaïque.  Le président de la transition a parlé vraisemblablement de tous les morts inexpliquées de la IV République, mais aussi et surtout de ceux qui sont tombés pendant ces jours de l’insurrection, les 30 et 31 octobre. Cette façon indiscriminée de caractériser tous les morts du long règne de Blaise Compaoré, est-elle la bonne ? En regardant de très près et de façon détaillée est-ce qu’on peut considérer que pendant les deux journées de l’insurrection, les personnes qui sont mortes, écrasées par les sacs de riz qu’elles étaient venues voler, sont aussi des martyrs ? Plus loin, est-ce que Henri Zongo et Jean Baptiste Lingani morts aussi par le fait du régime de Blaise Compaoré sont des martyrs ? On pourrait ainsi multiplier les exemples et les questionnements.

Martyr une origine chrétienne

Sans remonter jusqu’à Mathusalem, martyr est d’abord un mot religieux à l’origine réservé au chrétien persécuté et tué du fait de leur foi. Mais l’Eglise n’encourageait pas au martyr et l’évangile indiquait l’attitude à adopter face à la persécution : « si l’on vous persécute dans une ville, fuyez dans une autre ». L’Eglise dissuadait la recherche suicidaire  « de martyr », mais soulignait en même temps que « le martyr est un idéal et une grâce ». D’où une vraie doctrine de l’Eglise élaborée à ce propos avec des codes et des indications précises. Tous les persécutés n’ont pas droit à la qualité de martyr. Par exemple cette qualité n’est pas reconnue au Christ, quoique mort par persécuté.

L’expression sera empruntée par la suite par le monde séculaire et laïc. En politique aussi il fait son entrée, mais à chaque fois il est codifié. C’est pourquoi, nos confrères du Monde, en France, contesteront qu’on puisse attribuer cette qualité «lorsque la seule caractéristique réelle de la victime est d’avoir eu le malheur de croiser le chemin de son bourreau ».

Une précipitation toute Burkinabè,      

Les autorités de la transition semblent vouloir aller trop vite sans prendre le temps de régler les préalables indispensables qui encadrent cette notion qui a fait son entrée tonitruante dans notre politique et qui a des implications. On a vu d’ailleurs, que les deux têtes de l’exécutif Zida et Kafando n’avaient pas une compréhension harmonisée des notions et des concepts relatifs à cette qualité de martyr. Notamment la conception qu’ils ont chacun donné au mot « Panthéon » la demeure éternelle des martyrs.

Sans avoir réglé ces questions de préalable, les nouvelles autorités s’empressaient de célébrer une journée des martyrs, le 13 décembre. Ce jour-là qui devait-on célébrer ? Ceux qui ont croisé la mort par hasard, pendant ces jours de l’insurrection, notamment les deux qui sont morts à la télévision, le 2 novembre 2014, quand les militaires ont tiré en l’air pour disperser une foule qui accompagnait « Lougué et Saran » qu’on accusait d’être venus en ces lieux pour s’autoproclamer président de la transition. Ou faut-il le réserver seulement à ceux qui sont morts en affrontant les militaires du régiment de la sécurité présidentielle (RSP) ?

Le colonel Denise Barry a lors de la conférence de presse, le 8 décembre, indiqué que les nouvelles autorités associaient Norbert Zongo à cette fournée de martyrs que l’on devait célébrer le 13 décembre, dans la soirée, pour ne pas perturber les commémorations du Collectif contre l’impunité qui depuis 13 ans, bataille pour la vérité et la justice pour le fondateur du journal l’Indépendant (lire l’article de Assita Sanou). On peut se réjouir évidemment de cette décision, mais il faut constater quelle manque de base légale. Devient-on martyr, par le simple « fait du prince » pour l’empathie populaire ?

Le besoin de légiférer 

Il y a en cette matière, comme le fait l’Eglise, un besoin impératif d’un encadrement de la loi. Il ne faut pas laisser ce droit au prince, sinon, nous allons rapidement nous retrouver dans une situation semblable à celle qui prévaut pour les décorations de l’Etat. On a vu ces dernières années le laxisme qui a entouré les distinctions honorifiques de l’Etat qui ont été transformées en « des gratifications ministérielles » récompensant les « coquins et les copains ». ll faut donc une loi qui encadre cette qualité. Il faut que la loi en fasse aussi une prérogative liée. Que le président sur des critères précis propose et qu’une commission parlementaire composée à parité ; « majorité et opposition » décide en dernier ressort. En ce moment là il est presque sûr que la nation sera reconnaissante à ses valeureux enfants.

C’est pourquoi, en ce qui concerne les morts de l’insurrection, la priorité du gouvernement devrait être de leur assurer « vérité et justice » sur les circonstances exactes de leur mort. Une fois cette étape préalable réalisée, en ce moment, en vertu d’une loi qui aura été votée entretemps, on jugera de qui des morts est digne de cette qualité de martyr et qui a droit de se reposer au Panthéon. C’est la seule façon d’éviter les erreurs et les injustices.

 



11/12/2014
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